SOS Loire vivante : belle trentenaire

Toujours au chevet des fleuves et rivières.

Trente ans !

Et bien oui, il y a eu trente années au mois de février 2019 qu’une poignée d’irréductibles – combien étaient-ils, allez, une quinzaine allez à tout prendre, si on compte les chiens – ont décidé de planter une tente un peu au dessus du champ Bourray ( et bon dieu qu’il y faisait froid dans cette vallée qui s’étire depuis la nuit des temps entre les plateaux du Haut-Vivarais jusqu’à l’agglomération du Puy en Velay !). Et pour faire bonne mesure  firent barrage (eux aussi !) de leur corps aux engins de terrassement le long de la petite route d’accès à la clairière qui garde un méandre de ce qui n’est encore qu’une rivière légèrement en aval du pont de pierre de Chadron. Enclenchant de facto un autre cran d’intensité dans le conflit qui s’était mis en place mezza voce depuis l’année précédente autour d’une question de barrage sur le cours du « dernier fleuve sauvage d’Europe », la majestueuse et très capricieuse Loire.

Et pourtant... Quelques mille huit cent jours d’occupation plus tard, le 4 janvier 1994, le ministre de l’environnement du moment, Michel Barnier, signe la fin des hostilités entre promoteurs et opposants du barrage de Serre de la Fare ( prévu à quelques centaines de mètres du site occupé), bafoue sans barguigner la parole donnée huit ans plus tôt par l’Etat à l’Epala (établissement public pour l’aménagement de la Loire et affluents) et reconnaît de fait tout le bien fondé des propositions d’aménagement alternatif forgées au cours de la lutte par les opposants, réunis sous l’étiquette de Loire Vivante. Consacrant de la sorte officiellement une victoire totale, physique comme intellectuelle, de ces derniers.

Une révolution copernicienne dans l’aménagement des fleuves et rivières.

Si bien que, dorénavant, il y aura un avant et un après Serre de la Fare dans les esprits et les pratiques des aménageurs de fleuves et de rivières partout en France, mais aussi dans le monde. Surtout que le même scénario se répétera à Chambonchard. Mais aussi au Veurdre, quelques années plus tard. Au total, trois des quatre barrages prévus par le protocole d’accord Etat / Epala de 1986 ne verront jamais le jour. Le message qui restera et qui reste bel et bien, gravé dans les esprits, c’est bien sûr qu’il y a des alternatives aux grands ouvrages, bien sûr qu’on peut concilier aménagement doux, sécurité des riverains et approvisionnement en eau des populations, regardez donc du côté du Puy en Velay. Regardez donc tout au long de ce fleuve « sauvage ». Regardez donc comment on accouche une autre vision du monde. Comment on peut proposer et finir par imposer des alternatives à ce qui n’était alors qu’un impensé. Au moment historique où, précisément, tant outre-Atlantique que de l’autre côté de la Manche, les partisans d’un certain libéralisme imposent un « This is not alternative », le célébre TINA.

Comme du lierre…

Ceci ne résonne t-il pas étrangement en ces temps – les nôtres – où tant de gens, de par le vaste monde, se cherchent un autre futur que la croissance économique pour seul horizon et la gigantesque destruction du vivant, des poissons aux abeilles, des sols à l’atmosphère, qui lui a été associé ? A de nombreux égards, et tout au long de notre examen de l’histoire des collectifs de résistance qui se sont constitués contre les projets d’aménagement du fleuve « sauvage », on s’est souvent dit que ces derniers étaient un peu comme ces lierres résilients qui s’infiltrent inexorablement dans la moindre faille de murs qui paraissaient si solide pourtant et qui finissent pourtant par en faire éclater les fondations et les regarder s’écrouler tôt ou tard, par la seule croissance de leurs racines têtues.

C’est largement ce qui s’est passé le long des mille kilomètres de la Loire et de certains de ses affluents durant ces trente années années. Il faisait pourtant bonne figure le projet de l’Epala pour le fleuve royal. En comparaison, ils faisaient bien pâle figure les quelques farfelus qui se sont mis sur la route du mastodonte. Et pourtant…

C’est un peu de cette histoire qu’on voudrait vous raconter ici.

En sépia, à serre de la Fare, l'épicentre : La loire, le site de Champ Bourray occupé, le pont de chadron...

En attendant les camions... On se compte ? Non non, pas la peine...

Bon. Maintenant que les présentations sont faites, par où commencer ? Par quoi, par qui ? Comment rendre compte du tumulte ? Du tourbillon occasionné autour de « l’oeuvre immense » chère à Jean Royer, ci-devant président de l’Epala et maire de Tours. JR pour les opposants. Comment rendre compte de cette série d’événements, finissant par constituer une histoire tellement particulière, une histoire devenue folle qui a aspiré tant de vies d’hommes et de femmes  ? Et qui attend de devenir récit.

Alors, pour tenter d’y voir quand même un peu plus clair, sans doute le mieux est d’être le plus clinique possible, de se positionner au plus prés possible de ceux qui ont rendu tout ceci possible d’abord, réel ensuite. On va donc essayer de vous donner une certaine chronologie des événements ainsi que vous raconter les motivations de certains de ces  hommes et femmes qui ont fait cette histoire. Mais ce sera forcément un peu un kaléidoscope. Parce que cette lutte, c’est tout, sauf un bloc monolithique ; parce que les motivations des uns et des autres sont aussi changeantes que le cours du fleuve, aussi capricieuses. On croit pourtant fermement que c’est nécessaire d’essayer de comprendre ce qui s’y est passé là bas et ce qui continue de s’y jouer dans nos temps d’incertitude. Qui vont certainement demander, dans un avenir proche, un engagement au moins égal à beaucoup d’entre nous, de par le vaste monde. Et plus encore sans doute.

Le temps et le récit…

Alors, bien sûr, l’histoire racontée ici n’est pas un modèle, ce n’est pas reconductible partout, il n’y a pas de recette infaillible, il n’y en aura jamais, ce n’est même pas exemplaire tant il est vrai que l’histoire ne repasse jamais les mêmes plats. Mais quand même, nous sommes certains qu’il y a quand même ici, à tout le moins, largement matière à réflexion sur la façon de mener une lutte collective et de faire perdurer un mouvement. Tant il demeure et restera vrai que le temps reste un élément déterminant pour espérer gagner quelque chose. Surtout quand on engage un combat contre bien plus fort que soi. Un combat qui réclame d’abord de faire tomber des murs et des barrages dans les têtes.

Et si on peut avoir une certitude, une seule, c’est bien qu’il faudra de la ténacité à tous qui veulent et voudront faire changer les choses tant les chantiers sont immenses devant nous. Et aussi qu’ils seront nombreux, ces moments de confrontation, forcément nombreux, on voit mal comment il pourrait en être autrement. Tant il est vrai que si nous assistons probablement à la fin d’un monde ( et non pas la fin du monde, perspective qui, pense t-on, effraie et aveugle plus qu’elle n’éclaire), qui peut croire raisonnablement que Monsanto, Exxon, Pepsi Cola and co et leur monde vont disparaître en tirant une révérence polie ? Un autre récit reste et restera à construire, à l’évidence. Et c’est bien exactement ce qu’ont tenté et, dans une large mesure, réussi à faire les protagonistes qui vont nous intéresser ici : s’opposer certes, mais surtout proposer un autre récit autour de l’eau, autour des relations entre l’homme et ce qui l’entoure…

Parce qu’au bout de ces trente années d’existence, pour quiconque se penche un peu et s’intéresse à cette histoire, il y a un enseignement qui s’impose de lui même : c’est qu’une campagne d’opposition qui entend se donner les moyens de gagner suppose qu’on maîtrise le temps. Parce que les barrages, quelle que soit leur nature, il faut d’abord les faire trembler dans leurs fondations, dans les esprits, avant de parvenir à les abattre pour de bon. Et que c’est souvent long évidemment. Il faut donc être armé pour durer si on veut exister. Faire de la politique en somme.

Parce qu’il y a toujours des alternatives…

Des hommes et des femmes ordinaires..

Alors pourquoi ici ? Pourquoi eux ? Pourquoi ce moment ? C’est ce qu’on va essayer de vous raconter. Non pas qu’on en sache plus que d’autres. Mais on va essayer de vous transmettre ce que l’on a appris. Ce n’est pas la vérité, mais ce n’est pas un mensonge non plus. C’est une contribution. Ce sera surtout à vous de voir au bout du compte. Savoir un peu plus ce qui s’est joué et qui continue à se jouer le long du fleuve royal. Parce que c’est une histoire proprement extraordinaire faite par des hommes et des femmes parfaitement ordinaires. Parce qu’ils sont nombreux, ceux qui ont essayé de comprendre ce qui s’est joué là. Et d’abord les premiers d’entre eux, c’est à dire ceux qui en ont été les acteurs, Qu’on a été voir pour certains. Partout où ça a été possible. A Paris, à Saint Etienne, à Bordeaux, au Puy en Velay, rue Crozatier ou ailleurs, à Clermont-Ferrand, à Solignac, partout en Haute Loire…

Un antidote à la résignation..

Songez quand même pour vous donner une idée de l’ampleur de la révolution copernicienne dans les rapports de l’homme et des cours d’eau qui s’est jouée là, sur les bords du « fleuve royal », de l’Estuaire à la source, dans ce que d’aucuns ont eu tôt fait d’appeler le « combat du pot de terre contre le pot de fer », la victoire du premier fut à ce point complète que le second se verra confier par l’Etat la mission d’appliquer les recettes élaborées, dans l’aménagement du fleuve, dans le sein fécond de son adversaire. Renversement complet de perspectives. C’est assez vous dire l’importance de ce qui s’est joué là, dans les gorges de la Haute Vallée de Loire ou dans d’autres, sur le Cher, sur l’Allier… C’est aussi assez vous dire qu’il s’agit là d’un puissant antidote à tous ceux qui ont renoncé, qui n’ont pas pu, pas essayé parce que les combats ne sont jamais perdus d’avance et que les seuls qui sont sans espoir, ce seront toujours ceux qu’on ne livre pas… C’est assez pour dire également qu’il y a donc là, à se pencher sur cette histoire, beaucoup à apprendre.

Précisons également tout de suite que nous ne prétendons pas avoir les compétences techniques pour distribuer les bons points et les bonnets d’âne aux uns et aux autres.

Dans ce combat, un combat qui perdure encore chaque jour, au détour de nos bras de rivières ou dans les salons feutrés où se prennent les décisions, tout le monde a ses raisons. Celles des aménageurs ont aussi leur logiques – chacun d’entre nous ne profite-t-il pas de l’électricité tirée des barrages tant décriés ?- et les ‘bétonneurs » et élus locaux, ingénieurs et lobbyistes de tout poil intéressés à la question aiment sans doute tout autant la nature que tout un chacun ; tout comme les opposants qui n’ont pas le monopole de la vertu, loin de là, et dont les propositions ne manquent de pouvoir et devoir être discutées.

La fabrication du consensus

On ne distribuera donc pas les bonnes notes ici, pas plus qu’on ne fera le procès de personne, mais on remarquera que les camps en présence s’opposent d’abord par des visions du monde ou des schémas de pensée divergents, mais pas forcément toujours antagonistes. Et ce n’est pas le moins remarquable dans cette affaire de Loire «vivante» que tous les efforts réalisés de part et d’autres pour arriver à trouver un consensus acceptable par le plus grand nombre ( et l’exemple du barrage de Poutès, qu’on aborde en détail dans notre article sur l’enracinement du combat, en est une illustration quasi parfaite). Bien loin de certaines oppositions rendues stériles à force de tranchées dressées entre les gens. Bien loin aussi de l’utilisation de la violence, fut elle «légitime»,  que chaque camp a refusé d’utiliser ? N’est ce pas là l’essence de la démocratie comme processus commun de décision ? N’est ce pas là ce que certains ont un peu facilement oublié à Notre Dame des Landes comme à Sivens ainsi que sur certains de nos ronds points lors de cette dernière année ?

Décidément, il y a beaucoup à apprendre dans ce qui s’est passé le long de ce fleuve durant ces trente dernières années. Et tout indique que ce n’est pas prêt de s’arrêter…

Au champ Bourray, le Mini-bus VW de Roberto Epple (deuxiéme à droite), les incontournables poissons-pancartes, Jean Francois Arnould (premier à gauche, Christine Jean à ses côtés et Bernard Rousseau ( troisiéme gauche)

Vue aérienne du champ bourray près du site de Serre de la Fare et lieu d'occupation.

Pour se repérer un peu dans cette mobilisation qui dure sous des formes différentes depuis une génération maintenant, nous allons distinguer deux moments particuliers : celui de la lutte «chaude», frontale entre les protagonistes de 1988 à 1994 ; et ensuite entre 1994 et 2020 avec la tentative toujours en cours de faire émerger au détour d’un méandre de rivière un partenaire, un acteur reconnu et légitime dans la politique et la gestion de nos zones humides, fleuves et rivières. Un acteur politique en somme.

Quelques repères sont au préalable nécessaires pour mieux comprendre le conflit spécifique à la Haute-Loire qui fait partie d’un ensemble mais qui reste, par son intensité et son débouché, particulier. Et qui va davantage nous intéresser ici. C’est arbitraire. Mais pas forcément injuste au vu de l’intensité de la mobilisation qui s’y est joué et qui continue à l’être.

La crue de 1980

Ainsi, il faut d’abord avoir à l’esprit que la Loire a connu une crue centennale d’une ampleur exceptionnelle en 1980 en Haute-Loire. Un épisode « cévenol » diront les spécialistes. Faisant sept morts à Brives-Charensac, aux portes du Puy en Velay et 350 millions de francs de dégâts. Et causant un immense traumatisme dans les esprits. Traumatisme dont entend justement mettre à profit l’Epala et son président Jean Royer pour présenter aux élus locaux de Haute-Loire de vieux projets d’aménagement du fleuve bien antérieurs, la Loire ayant toujours attisé les convoitises. Mais toujours refusé avec constance par les mêmes élus et populations locales au nom de l’équité territoriale (ou du syndrome NIMBY – pas dans mon jardin – ?). Il faut dire que ces mêmes élus ont en effet été mis sérieusement en porte à faux dans les bilans de la crue où il s’est vite avéré que le système de prévention a mal fonctionné et surtout dans les permis de construire accordés trop facilement en zone inondable par les communes riveraines tout au long du fleuve. Et Jean Royer, en habile stratège, mettant en avant le rôle d’écrêtement de crue du barrage de Serre de la Fare, leur apporte une solution sur mesure. En leur proposant sur un plateau d’argent une forme de déresponsabilisation en même temps qu’un projet de développement du tourisme autour de la retenue d’eau.

C’est ainsi que la problématique autour du rôle des crues et des différentes façons de les prévenir va prendre une tournure particulière lors de cette mobilisation spécifique à la Haute-Loire et par suite, dans les solutions proposées en 1994, autour du premier plan Loire, qui s’articuleront forcément autour de la sécurité des populations.

Pas une mais DES mobilisations…

Ensuite, il nous semble que, pour tenter de saisir au mieux ce qui s’est joué lors de ce mouvement collectif de résistance, il vaut mieux avoir à l’esprit qu’il n’y a pas eu une, mais plusieurs mobilisations constitutives. Et que tout l’art des opposants ou de certains d’entre eux a été d’avoir su mettre en musique ces différentes mobilisations et de créer des formes de consensus entre elles. Non sans mal souvent mais enfin, last but not least, il y a bel et bien eu des accords communs, même ponctuels, même éphémères, sur des objectifs rendus congruents par ce qu’il faut bien appeler une grande habileté stratégique. Un consensus certes toujours plus ou moins fragile, mis fréquemment à l’épreuve par des intérêts, des visions et des caractères trop éloignés les uns des autres ; mais enfin il était là, sanctifié dans des accords multiples, constamment vivifié dans des actions communes, inlassablement renouvelé par un indéniable sens tactique, nécessitant un investissement lourd en temps et en énergie. Mais ô combien indispensable. Parce qu’à un moment ou a un autre, dans un bras de fer, il faut aussi savoir montrer ses muscles. C’est ainsi.

Serre de la fare

Roberto Epple : Une vie au service de la « sauvagitude » des fleuves et rivières.

Campain Officer pour le compte du WWF international, ce suisse né au lendemain de la seconde guerre mondiale est hydrobiologiste de formation, et, à ce titre… https://lescarnetsdecir.fr/sos-loire-vivante-acteurs/

Plusieurs mobilisations donc :

D’abord celle des scientifiques :

Ce sont eux qui jouent les premiers le rôle de lanceurs d’alerte sur les projets d’aménagement de la Loire et de ses affluents. Eux qui lancent les premiers fondements d’une opposition avec la création du comité Loire Vivante en 1986 au Puy en Velay. Eux encore qui fournissent les premiers éléments scientifiques d’une remise en cause du bien fondé des projets des aménageurs et des meilleurs ingénieurs de l’école des Mines ou des Ponts et Chaussées (dont la quintessence sur les aménagements fluviaux se situe sans doute dans le Rapport Jean Chapon de 1979, réactualisé en 1989), rappellent l’absolue nécessité des crues dans la vie d’un fleuve, démontrent qu’un fleuve est un éco-système en soi qui ne se conçoit qu’avec ses plaines alluviales, ses zones humides et nappes phréatiques associées, critiquent les visées d’aménagement touristique proposées par l’Epala ( création de golf et de bases nautiques notamment)…

Ici va donc se mettre en branle toute une machinerie scientifique émanant des institutions traditionnelles de défense de l’environnement réunies sous la houlette de la fédération française des sociétés de protection de la Nature -FFSPN devenue FNE, France Nature Environnement- et de ses déclinaisons tout au long de la Loire : Nature Centre à Orléans, Frapna en Rhônes-Alpes, Frane à Clermont-Ferrand, de la SEPNB Loire à Nantes…( qu’on vous présente plus en détail par ici : https://lescarnetsdecir.fr/sos-loire-vivante-acteurs/).

Tout comme au titre de la mobilisation scientifique, il nous faut insister sur le rôle prépondérant de l‘institut des plaines alluviales financés par le WWF (World Wild Fund) à l’université des Rastatt où va se forger le concept central pour les opposants au barrage de « gestion durable du fleuve ».

Dans ce cadre, les noms de Bernard Rousseau à Orléans, Jean Claude Demaurs à Nantes, Monique Coulet à Lyon, Edith Wenger à Rastatt vont vite devenir familier à tous les amoureux du fleuve sauvage tout au long de ses mille kilomètres de rives.

Ensuite, les institutions traditionnelles de défense de la nature

Nationales ou internationales, elles ont parfois des moyens financiers mais pas toujours de militants mobilisables et pouvant se faire entendre sur place. On pense à l’engagement du WWF International – et ses branches suisses et françaises surtout – qui a été à de maints égards décisif dans le combat. C’est lui qui va influer sur une large partie de la lutte, finançant le poste de coordinateur de Loire Vivante sur tout le bassin (Christine Jean de 1987 à 1999), celui de Roberto Epple à Serre de la Fare comme « campain officer » de 1989 à 1994, finançant encore la manifestation européenne en mobilisant ces réseaux et son entregent, en faisant venir son président, le Prince Philipp, au bec d’Allier en Octobre 1988 qui marquent ainsi l’internationalisation du conflit.

On pense aussi à l’association des Amis de la Terre, dont fait partie Jacques Adam au Puy, acteur aussi incontournable qu’obstinément silencieux sur les raisons de son engagement, qui fait venir Antoine Waechter à Serre de la Fare dés 1988 et dont Brice Lalonde, futur ministre de l’environnement, était membre- fondateur.

C’est aussi le cas de l’association Robin des Bois dont l’engagement sur l’occupation du site et des actions de blocage des engins de chantiers a été d’un précieux secours dans les premiers temps tant il est vrai que les autochtones n’en avaient guère l’habitude pour la plupart. De l’avis général, il est des soutiens qui « font du bien ». Et celui-ci en est un. Intervenant à un moment stratégique où personne n’est vraiment assuré de la juste attitude face au cortège de camions et où leur opposition se matérialise soudain physiquement, leur corps tout entier engagé dans le combat. Et ça change forcément les choses : demandez donc aux rugbymans ou boxeurs.

Citons également la firme californienne Patagonia, qui fabrique et vend des vêtements écologiques et qui sera présente d’un bout à l’autre de la mobilisation, rejoignant et finançant en partie quelques opérations (notamment sur la sauvegarde du saumon…). C’est elle par exemple, qui, récemment, a décidé d’offrir les réductions d’impôts aux entreprises de l’administration TRUMP à des associations de sauvegarde de l’environnement. Et son fondateur Yvon Chouinard ne mâche pas ses mots : «Notre gouvernement continue d’ignorer la gravité et les causes de la crise climatique, c’est le mal à l’état pur ».

En haut, Robin des Bois dans ses oeuvres
En bas, le panda toujours là, tout comme Martin et Jean Francois Arnould.. et Roberto Epple à droite.

Et tout au long de la Loire, des comités partout…

Ensuite encore, celle des militants de « terrain »  au sein des différents comités de résistance au Veurdre, à Chambonchard et surtout à Serre de la Fare. Le WWF visait plutôt une campagne sur les deux premiers mais la mobilisation à Serre de la Fare était déjà d’une telle intensité, suite aux bons soins de Jacques Adam et de son comité SOS Loire vivante, que cela a changé les agendas. C’est là que Roberto Epple, après plusieurs visites, a préconisé de porter le fer.

Serre de la Fare, un cas particulier…

Pour le cas de ce barrage altiligérien – de loin l’épicentre du séisme qui va saisir tout le bassin de la Loire le long de ses mille kilomètres et faire trembler bien des salons feutrés du VIIéme arrondissement à Paris – de l’avis unanime, règne le plus total œcuménisme dans les rangs des mobilisés. On y trouve de tout. Comme à la Samaritaine. Tout l’échiquier politique, religieux, social… C’est une force. Ce peut être une faiblesse aussi. Parce que tout ceci ne va pas sans difficultés, continuelles, pour se comprendre et agir en commun : très vite, on oppose en interne – et ce sera une constante – ceux qui occupent physiquement et les « bourgeois » qui ne le font pas, ceux qui veulent internationaliser et ceux qui au contraire entendent rester sur le pré carré localiste, ceux qui veulent du WWF et ceux qui n’en veulent pas, ceux qui pensent plus local que global, ceux qui pensent plus global que local, ceux du comité Loire Vivante et ceux du comité SOS Loire Vivante (!) qui s’ignorent si longtemps, ceux qui ne jurent que par l’aspect intellectualiste de la lutte, ceux qui ne refusent pas la violence et ceux qui n’en veulent pas, les faucons et les pacifistes, ceux qui veulent politiser et ceux qui entendent rester sur la défense du fleuve, ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n’y croyaient pas.

Et puis tout bonnement les bonnes vieilles querelles de personnes, de caractères incompatibles sans lesquels un collectif n’en est pas vraiment un. L’unanimisme n’a jamais été de mise. Jamais.

L’union est un combat disait-on en d’autres temps. Mais ça n’a jamais été aussi vrai que dans cette mobilisation à nulle autre pareille. Une volonté d’organisation viendra de ce que d’aucuns appelle « la prise du pouvoir » de Roberto Epple au sein du Comité avec la création de l’association SOS Loire Vivante au cours de l’année 1989, cette année folle, et l’arrivée du très respectable Jean François Arnoudt (lire entretien dans https://lescarnetsdecir.fr/sos-loire-vivante-acteurs/–)ci devant professeur de français – qui s’est laissé convaincre d’en prendre la présidence.

Au 8, rue crozatier. Le puy en Velay

Le contexte…

Et puis enfin, un certain alignement de planètes qui a été, ou qui a été rendu, favorable aux visées des opposants à « l’oeuvre immense » de Jean Royer. D’abord, il y a ce que les sociologues des mobilisations collectives appellent la «structure des opportunités politiques». Ici, il n’est en effet pas sans intérêt de remarquer que la montée du discours écologique et de sa traduction politique tout au long des années quatre-vingt a joué un rôle fondamental dans les gains obtenus par les luttes spécifiques pour la continuité écologique de nos cours d’eau. Ainsi, n’est il pas remarquable que ce soit un ministre socialiste, Jean Auroux, qui préside à la réunion de naissance de l’Epala, en 1983, un autre –Huguette Bouchardeau en l’occurrence – qui, en 1986, signe le protocole d’accord avec l’établissement public, adoubant ainsi les visées des «dompteurs de fleuve» ; que ce soit ensuite un autre ministre dit d’ouverture, Brice Lalonde, qui, en 1991, sous le ministère Rocard, signe un moratoire à l’exécution des travaux, mettant de facto le premier coup de canif dans les accords de 1986 ? N’est il pas encore plus remarquable que ce soit un ministre de la droite la plus traditionnelle – Michel Barnier – qui signe l’arrêt de mort définitive des projets de l’Epala à Serre de la Fare et remet en cause le bien fondé de ceux du Veurdre et de Chambonchard ?

C’est qu’entre temps, l’écologie est devenue une force politique ainsi qu’un sujet d’intérêt public. Un de ceux qu’un élu de la République, quel que soit son étiquette, ne peut plus passer pour pertes et profits. On est en effet loin de la campagne présidentielle de René Dumont de 1974 et son caractère encore anecdotique. Bientôt, un héritier de Charles Pasqua devenu président de la république au milieu des années deux mille se targuera d’organiser un « grenelle de l’environnement ». Poudre aux yeux selon beaucoup (cf. Bibliographie et notamment Nicolino) : le fait est que si c’est encore bien fragile évidemment – «  l’écologie, ça commence à bien faire ! » dira le même, quelques mois plus tard ! – il n’empêche que cette dernière est devenue une force qui compte sans doute parce qu’elle utilise un langage, celui des élections, qui parle spontanément aux élus de tous les bords. Bientôt, tout le monde sera écolo. Peu ou prou. C’est bien aussi sur cette vague de fond que vont réussir à surfer les partisans de la Loire Vivante.

La "manif des poissons" au Puy en Octobre 1988

Sur l’autre rive aussi.

Un autre élément déterminant dans cet examen des structures politiques autour de la mobilisation collective sera de considérer que le camp des aménageurs, tel que déterminé par le protocole de 1986, malgré son apparente puissance de feu, est en fait un colosse aux pieds d’argile, un «tigre de papier». Déjà, il est le résultat d’une agglomération d’élus de tout bords, de régions avec des intérêts pas forcément convergents entre aval et amont (voir pour les détails : https://lescarnetsdecir.fr/sos-loire-vivante-acteurs/). Il dispose de petites équipes ( deux cadres seulement nous rappelle Régis Thépot, le directeur adjoint de la structure entre 1987 et 1996 : interview ci après : https://lescarnetsdecir.fr/sos-loire-vivante-acteurs/) et n’a pas -ou peu- de moyens propres. En fait, le consensus ne tient largement que par la peur des élus de l’amont des crues du fleuve et éventuellement des projets de développement touristique associés et de l’argent déversé au titre de le la taxe professionnelle et des aménagements touristiques associés aux retenues d’eau subséquentes. Une sorte de gagnant-gagnant d’amont en aval que met en avant Jean Royer. Mais au bout du compte, la vérité qui saute aux yeux de tous très vite, c’est bien que les projets intéressent plutôt positivement certains des élus de l’aval, le lobby nucléaire et ses réseaux, certains agriculteurs des plaines à mais et leurs puissants syndicats ainsi que les responsables de collectivités aménageurs des rives du fleuve (projet de technopole de Tours, extension du port de Nantes, aménagement des rives à Orléans…). Comme établissement public, il dépend aussi des décisions de l’Etat et sera désavoué pas moins de trois fois au bout du compte : une avec l’abandon de Serre de la Fare en 1994, une autre avec l’abandon définitif de Chambonchard en 1999 et celui du Veurdre en 2003. Seul restera Naussac II des projets initiaux.

Du côté des opposants, une stratégie gagnante

Notons aussi ce qu’on ne peut nommer autrement que la très grande habileté tactique montrée par les opposants aux barrages. Qui n’ont eu de cesse dans leur stratégie d’accumuler partenariats et soutiens d’un coté, pratiquant avec délice un art consommé de la mise en réseau de l’autre, faisant ainsi de nécessité vertu tout en laissant constamment la porte ouverte aux promoteurs et aux autorités politiques. De ce point de vue, l’inverse est-il vrai puisque jamais les opposants ne seront reçus officiellement ni par Jacques Barrot, élu aussi central que centriste sur le département de la haute-Loire, ni par Jean Royer qui n’y a jamais vu que des «énergumènes» ? Malgré tout, ce sera pourtant une constante chez les défenseurs du fleuve sauvage de proposer des alternatives au pouvoir et de ne pas lui laisser croire qu’on veut lui faire perdre la face dans un bras de fer stérile. Gageons que ce sera aussi essentiel dans les séries d’échanges de coups entre les uns et les autres où il faut montrer en permanence sa force et/ou sa capacité de nuisance. Mais dans lequel il faut ainsi savoir retenir le poing fermé quand le moment est propice et ne pas insulter l’avenir en ouvrant la main.

Mettre la « vie » de son côté.

Ajoutons là-dessus une volonté stratégique systématique de mettre symboliquement la vie de son côté dans sa communication publique. Et d’abord dans le nom choisi par les deux comités Loire Vivante (et non sauvage comme le clamait le Prince Philipp en 1988) renvoyant de facto l’autre camp du côté de la mort. De ce point de vue, l’Epala, trop sûr de lui sans doute et de sa pleine légitimité, va bel et bien perdre la bataille de l’information et aura toujours un coup de retard en la matière où il s’agit de « gagner les coeurs ».

C’est encore vrai dans la façon de se présenter en public pour les opposants aux barrages, les pancartes poissons des manifestations, les concerts, l’aspect festif constamment mis en avant, toute la problématique tactico-symbolique autour du retour du saumon dans l’Allier, symbole du vivant s’il en est et permettant aussi au passage de s’agréger le soutien des pêcheurs et de leur puissante fédération ( 5000 adhérents pour la seule Haute Loire). Bref, ils ont compris très vite tout l’intérêt stratégique à « mettre la vie de son côté » alors que l’autre camp alignait longtemps des arguments techniques qui ne parlaient qu’aux déjà convaincus, les magnifiques tirages en quadrichromie, les expositions impeccables ou alors en appelaient sans s’embarrasser de fioritures aux intérêts bien compris des uns et des autres, pêcheurs, riverains, entreprises de BTP, le « froid intérêt » comme disait l’autre : «  on peut payer vite et bien » comme le rappelait sans précautions superflues  Jean Royer lors d’une visite au Puy en Velay dés Avril 1988. Une sorte de diplomatie du « carnet de chèque » qui peut vite épuiser ses charmes auprès des principaux intéressés. Régis Thépot, directeur de l’Epala, l’admet sans ambages :  » on a perdu la bataille de la communication »( voir son interview : https://lescarnetsdecir.fr/sos-loire-vivante-acteurs/ )

Martin Arnouldt, c’est un peu le facteur X de la mobilisation autour du projet de barrage. Celui qui n’aurait pas dû être là. Celui dont Michel Soupet dit «  Qu’au début, on le prenait pour une espèce de surfeur, on le prenait pas trop au sérieux. On a vite changé d’avis »… https://lescarnetsdecir.fr/sos-loire-vivante-acteurs/

Un bon doc de France 3 qui présente le combat pour un fleuve sauvage : où on peut retrouver notamment Martin Arnould, Christine Jean, Roberto Epple, Régis Thépot...

1989 : où les murs tombent

Et puis l’année folle, l’année 1989. Où tout va basculer. Où décidément bien des murs vont s’écrouler. En Haute-Loire, beaucoup vont commencer à s’y fissurer. Laissant les deux camps en présence haletants et un peu sonnés par la tournure des événements. Oui, c’est bien une année charnière. Celle qui voit en quelque mois le comité SOS Loire Vivante occuper le site en février, s’opposer victorieusement aux engins de terrassement pendant que le préfet tergiverse, réaliser en mars 22 % des voies au second tour des municipales envoyant trois élus à la mairie sur une liste verte d’un Non au barrage sans équivoque, organiser en mai une manifestation européenne réunissant 10000 personnes au Puy en Velay (sans doute record à battre en ces rues), s’organiser en association prête à durer à l’automne… A partir de là, tout va changer… Les mouches vont changer d’âne… Définitivement.

Encore reste t-il à gagner à défaut de ne pas perdre…

le parcours de la Loire de la source (presque) au Puy en Velay

On va donc vous proposer quatre articles – du texte, des photos et des vidéos – pour vous aider à vous faire une idée de ce qui a bien pu se jouer le long de la Loire durant ces trente années qui ont changé tant de choses dans les esprits et dans notre relation à l’eau et de là, à la nature toute entière.

Outre cette présentation que vous êtes en train de terminer de lire, vous pourrez continuer l’exploration avec deux autres articles chronologiques : d’abord celui qui traite de la période « chaude » voire bouillante de la confrontation : 1988 – 1994 ; ensuite vient le temps de l’enracinement de 1994 à nos jours. Où le lierre a fini d’abattre une bonne partie du mur, mais tente dans le même mouvement de se lier à lui pour donner un autre visage à notre relation à la nature. Enfin, le quatrième vous présente plus en détail certains des acteurs qui ont fait cette histoire…

En ce qui concerne les choix des photographies, nous avons fait souvent – vous vous en rendrez compte – celui de prendre en photo des photos ! Surtout pour la période de 1988 à 1994. Ce sont des clichés qui reposent sur des étagères, sur les meubles de salons, de hall d’entrée, dans de vieux dossiers ou sur les murs des protagonistes de l’histoire dont vous allez prendre connaissance maintenant. Elles accompagnent encore ceux et celles qui les ont posées là. Comme des vigies. Nous, on les trouve intéressantes…

Bienvenue sur les terres de la Loire « Vivante » et bonne lecture…

Bibliographie : 

Sur la lutte autour de la Loire : 

Alexis Bollaert : « la Loire déchirée  » Editions de la nouvelle République, 1991

Gourtet, Gateau, Stephan : « La loire en sursis » editions de la manufacture 1990

Martin Arnouldt  :  » la Loire, un territoire pilote » , revue multitudes, num 52 2013

Franck H. Descoing : « Du local au global, le cas de Loire Vivante ou comment sur la Loire, un réseau associatif a précipité le changement de l’action publique engagée sur un fleuve »

Sur la sociologie de l’action collective :

O. Fllieule et alii : ‘ Penser les mouvements sociaux », La découverte, 2010

Erik Neveu : « sociologie des mouvements sociaux », coll.repéres, la découverte, 2015

Sur le mouvement écologiste :

Guillaume Sainteny :  » L’introuvable écologisme français » PUF, 2000

Arthur Nozaret :  » Une histoire de l’écologie politique, de Réné Dumont à Nicolas Hulot », Edtions la Tengo, 2019

Roger Cans :  » Petite histoire du mouvement écolo en France », ed Délachaux et niestlé,2006

Jean Paul déléage :  » Histoire de l’écologie, une science de l’homme et de la nature », la découverte, 1992

Fabrice Nicolino : « Qui a tué l’écologie ? » , coll Points seuil, 2011

Du même, article dans  » les réalités de l’écologie » :  » Ceux qui ont sauvé la L.oire » num 50, 1994 (avec Jacqueline Arnould tout sourire en couverture).

A. Grisoni et S. Nemoz : « Les mouvements socio-écologistes, un objet pour la sociologie », revue de l’association française de sociologie, num 12, 2017

Jean Baptiste Comby :  » La lutte écologique est avant tout une lutte sociale » , revue net Ballast, 25 avril 2017

Sur le WWF :

Daniel Richard, D; Dupart et T; Nghiem :  » WWf, entre action militante, partenariat et action institutionnelle », journal de l’école de Paris du management, num 43. 2004

Alexis Scharzenbach : « WWF, cinquante ans au service la nature », Buchet Chastel, 2011

Une myriade de sites internet sur chacun de ses sujets évidemment. Sachant que tout ce monde communique à qui mieux mieux : SOS Loire Vivante, ERN, le WWF, EPL, Robin des Bois, Amis de la Terre et tant d’autres… A vous d’aller y glaner.